Le clan des Lannemezan 2. Après l’estive

Le roman

Entre secrets, passions et rivalités, le clan a surmonté la haine. Résisteront-ils à la vérité ?

Après des années de tensions et de déchirements, les deux familles d’éleveurs de chevaux de Mérens vivent en paix dans les montagnes ariégeoises. Alors que l’hiver s’annonçait paisible, le sort les frappe de nouveau. C’est d’abord une terrible épidémie qui menace le haras. Puis une inconnue surgit, affirmant être la sœur aînée de la fratrie… et la seule héritière du domaine.

Pour défendre leurs chevaux et leurs terres, Géraud et les siens vont devoir se battre.

Amours, secrets de famille et rebondissements : retrouvez les personnages du Clan des Lannemezan dans le deuxième volet de cette saga familiale au cœur des Pyrénées.

« Le clan des Lannemezan » réunit deux romans initialement publiés aux éditions Les Passionnés de bouquins : Ceux d’en haut (2014) et Après l’estive (2015)

Extrait

Lundi 24 octobre

Les yeux noirs fixaient Clément.

L’odeur était rance, âcre. Ça sentait la paille en décomposition, mêlée à celle des chevaux. Des effluves épaisses, presque palpables, la chaleur animale exacerbée par le confinement qui avait libéré, à l’ouverture de la remorque, une fine buée contrastant avec le froid piquant du jour à peine levé.

Il était sept heures. Pour le confort des bêtes comme celui des hommes, ils avaient quitté Lyon à deux heures du matin. Le convoi, impressionnant, stationnait dans la cour du haras des Lannemezan, élevage de chevaux de Mérens un peu perdu en altitude, au contrefort des montagnes d’Ariège. Deux quatre-quatre attelés, tractant chacun une remorque biplace, et puis le semi, qui logeait dix chevaux adultes.

Cette année, c’étaient Géraud et sa sœur Mathilde qui étaient montés au salon Equita’Lyon, le rendez-vous incontournable de tous les passionnés de chevaux et d’équitation. Sans être tout à fait une corvée, c’était tout de même quinze jours de présence continue sur le stand, de sept heures à vingt-deux heures, une disponibilité sans relâche pour assurer la présentation des bêtes, entretenir les relations avec les professionnels de toute la filière, les éleveurs, les entraîneurs, les centres équestres, les écoles de formation dont ils accueillaient des stagiaires venus des quatre coins de la France comme de l’étranger. Sans parler, évidemment, du principal, le rendez-vous avec la clientèle, les fidèles qui revenaient d’une année sur l’autre, et puis l’accroche plus difficile de nouveaux acheteurs.

Dans l’idéal, l’objectif de chaque éleveur était de revenir les remorques vides et le carnet de commandes plein.

Géraud Lannemezan, l’aîné de la fratrie à la tête de l’élevage familial, avait fêté ses quarante ans l’année précédente. C’était un colosse à la carrure de rugbyman et aux manières bourrues, mais qui avait pour les affaires de surprenantes dispositions. Traits marqués aux mâchoires saillantes et au nez très droit des meneurs d’hommes, regard dur d’un gris acier, sourire rare, on l’aurait pensé incapable de relations cordiales ou de compromis quels qu’il soient, mais lorsqu’il se mettait en tête de vendre une de ses bêtes, il y parvenait toujours, et au prix fort, pour ne rien gâcher.

Son frère Clément, venu les accueillir dans la cour avec tous les employés du haras, n’avait pas été surpris de ne voir revenir que trois chevaux, sur les quatorze présentés à Lyon.

Trois, plus un qui de toute évidence n’était pas à eux.

En équilibre sur le marchepied de la première remorque, paupières plissées pour percer l’ombre, il observait le nouveau venu avec la réticence vague d’un enfant à qui on impose un partenaire de jeu inconnu. Aussi grand que son aîné, il était moins robuste et beaucoup plus svelte. Son tempérament calme et posé avait, sur les bêtes et les gens, un effet apaisant qui faisait de lui un des dresseurs les plus réputés de la région.

Lorsque Géraud monta à côté de lui, il ne tourna pas la tête, les yeux toujours accrochés à ceux du cheval qui, au fond de la remorque, n’avait pas bougé.

— Qu’est-ce que tu en penses ? demanda l’aîné, masquant mal la jubilation dans sa voix.

— J’en pense qu’on avait dit pas de nouvelle bête, Géraud. Nos poulinières sont pleines à ne plus savoir où on va loger leurs petits, ce printemps. Et je commence à peine à travailler les poulains de trois ans, pour Bouan.

— Je sais ce qu’on avait dit. Mais j’ai vendu trois hongres, et toutes les juments. Et celui-là, je ne l’ai pas acheté.

— Comment ça, pas acheté ? Tu ne vas pas me dire que tu l’as volé ?!

— Ne sois pas insultant, imbécile ! Il est à Maggie.

— Ton ex ? La Maggie que tu voulais nous ramener de son Vercors il y a quinze ans ?

— Pour la millième fois, ce n’est pas mon ex. Et, oui, cette Maggie. Elle me l’a demandé comme un service.

— Je ne suis pas sûr de comprendre.

— Le pedigree de celui-là a de quoi impressionner, je te jure. C’est le fils de Lord D’Ancourt, et de Divine Lullaby, une lignée de champions.

— Maggie ne nous avait pas prêté Lord D’Ancourt, il y a sept ou huit ans, pour les saillies ? En échange de Tendre Dragon ?

— C’est celui-là.

— Belle bête, convint Clément. Ça ne me dit toujours pas ce que son fils non acheté fait ici, cependant. Ni pourquoi il ne sort pas de cette remorque.

Un temps. L’animal et Clément, de toute la conversation, ne s’étaient pas lâchés du regard une seconde, et Géraud esquissa un sourire satisfait. Comme il l’avait prévu, malgré son manque d’enthousiasme apparent, la curiosité de son frère commençait de s’éveiller.

Géraud avait remarqué le cheval à la première seconde où il l’avait vu. Un Mérens de trente mois, dépassant tous les autres d’une vingtaine de centimètres au garrot, vif et altier, un étalon princier comme il les aimait. Entre les yeux, tranchant sur le noir d’encre de sa robe, une petite étoile blanche ornait l’en-tête, comme la marque d’un roi.

Ce coup de foudre, il ne l’avait vraiment ressenti que deux fois, avant. Pour Sultan, son tout premier Mérens, et pour Phylis, le pur-sang gris qu’il montait depuis plus de dix ans.

— Comment est-ce qu’il s’appelle ? demanda Clément.

— Peste.

Comme il s’y attendait, son frère tourna vivement la tête, interloqué.

— Peste ?

— Sans e, précisa Géraud. C’est un second jumeau.

— Je vois. Et son frère se nomme Buda, je suppose ?

— Tes connaissances en géographie me laissent pantois.

— Arrête de te foutre de moi, et fais-le plutôt descendre de là ! Il tire au renard, qu’il ne porte pas de licol ni de sangle ?

De nouveau, Géraud hocha la tête, ravi de la pertinence de Clément alors qu’il ne voyait qu’à peine le Mérens qui piaffait dans l’obscurité. Tirer au renard était ce qui se disait d’un cheval qui ne supportait pas les attaches, ni les entraves d’aucune sorte.

Pour circonscrire encore l’espace restreint où il se trouvait, ils avaient tendu des sangles en travers des parois de la remorque, frôlant les flancs du cheval. Le sédatif qu’ils lui avaient administré, une demi-heure avant le départ, avait dû finir de faire effet mais l’étalon, débarrassé des barrières, n’avait pas l’air pressé de sortir.

— Ecarte-toi. On lui bloque le chemin.

— Un cheval qui craint l’homme, ce n’est jamais bon, répliqua Clément qui obéit cependant, sautant au bas du marchepied en même temps que Géraud. Qu’est-ce que vous avez comploté, Maggie et toi, exactement ? ajouta-t-il, observant distraitement les palefreniers qui conduisaient à l’enclos les trois Mérens restants.

— Elle veut qu’on le lui dresse et qu’il soit propre à la monte.

— Elle veut le faire concourir ?

— Une bête aussi sublime, ça serait dommage de s’en priver.

— Mais un cheval fou, ça n’a pas sa place dans un concours.

Clément s’interrompit, reculant d’un pas comme Pest s’aventurait enfin hors de la remorque. Il passa la tête, d’abord, humant l’air nouveau, renâclant avec une nervosité évidente qui fit, en réflexe, reculer tous les hommes présents d’un pas.

De nouveau, son regard d’un noir profond comme du velours passa sur les humains qui le contemplaient, fixant Clément nettement plus longtemps que les autres.

— Il t’a déjà repéré, c’est un signe, souffla Géraud, très sérieusement.

— Conneries ! Il cherche la liberté, tu ne vas même jamais arriver à le déloger de sa caravane, ce canasson.

Comme pour lui donner tort, Pest choisit cet instant précis pour sauter au bas de la remorque, d’un bond impérieux surprenant au vu de sa réticence d’avant, atterrissant à deux mètres d’un apprenti qui étouffa un cri.

Il était immense, nettement plus haut au garrot que les Mérens dont la race était naturellement petite, mais il avait une façon de scruter l’environnement, oreilles basses et queue fouettant l’air, qui ne trompait pas.

— Il ne craint pas que l’homme, finit par dire Clément. Il a vu le diable en face, ton cheval. Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

— Les écuries ont pris feu. Pest a été sorti dans les derniers. Tu as raison, il a vu le diable, et les flammes de l’enfer aussi.

— Une bête traumatisée, on n’en fera plus rien.

— Toi si, répliqua Géraud, paisible, avant d’ordonner à la demi-douzaine de palefreniers qui observaient l’étalon, sans oser s’approcher : Placez-vous à distance. Deux rangées, en couloir jusqu’à la barrière. Puis on le poussera jusqu’au dernier enclos, au plus loin de la route et du reste du troupeau. Qu’il prenne ses marques.

Ils obéirent aussitôt, sans un mot. Pest piaffa encore, allant de deux ou trois pas avant de reculer aussitôt, valse-hésitation que les frères Lannemezan suivirent du regard, sans dire un mot. Les bras croisés devant lui, Clément n’avait pas relevé le dernier commentaire de son aîné, même si la marque ouverte de confiance avait dû lui faire plaisir. De la part de Géraud, qui avait plutôt coutume de ne pointer du doigt que ce qui n’allait pas, c’était plutôt inhabituel.

— Je ne suis pas magicien, Géraud, reprit Clément, alors que le cheval se décidait enfin, le pas lent et renâclant toujours, à prendre le chemin de ses nouveaux quartiers. Maggie l’a montré à l’éthologue ?

— Bien sûr. Ça lui a coûté un bras, et rien n’a changé. J’ai plus confiance en toi qu’en l’éthologue.

— Pourquoi est-ce que tu ne m’en as pas parlé ?

— Honnêtement ? Je savais que tu allais dire non. Avec la préparation de Bouan, tu as déjà du boulot par-dessus la tête.

— Content que tu admettes ta tendance esclavagiste.

— Tu n’es pas mon employé, Clem. On est associés.

— Mais c’est quand même toi qui donnes les ordres. Ne proteste pas, tu sais que j’ai raison. Tu donnes les ordres, et tu m’imposes une bête à rééduquer qui n’est même pas destinée à rester chez nous.

— Maggie fait partie des gens à qui je ne peux pas dire non.

— Toi, ne pas pouvoir dire non ? Laisse-moi rire !

— Avant de crier au scandale, regarde-le, au moins. Teste-le, et tu décideras ensuite. Maggie dit qu’il n’y a que toi qui sois capable d’en tirer quelque chose…

— Je ne promets rien.

— Ça me va parfaitement bien.

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