Ör, d’Audur Ava Olafsdottir

Bien qu’admiratrice des couvertures graphiques de la maison d’édition Zulma, reconnaissables au premier regard, je n’avais encore jamais eu l’occasion de me plonger dans un de leurs ouvrages. J’étais tout aussi ignorante en matière de littérature islandaise, mes tentatives d’incursion romanesque dans le Grand Nord s’étant modestement limitées à quelques polars scandinaves, dont l’austérité ne m’a d’ailleurs jamais emballée.

Anthony, libraire et cofondateur de la Kube, m’a donné l’occasion de remédier à cette double lacune en me proposant son coup de cœur : Ör, d’Audur Ava Olafsdottir.

Ce roman absolument inclassable est difficile à présenter.

Jonas, le narrateur, balade sur son monde un regard mélancolique et désabusé. N’attendant plus rien de l’existence, il décide de mettre fin à ses jours. Il tergiverse entre la corde et le fusil, mais l’idée que sa fille trouve son cadavre le contrarie.

En homme rationnel, raisonnable, il décide donc de partir, dans un pays aussi lointain et dangereux que possible, histoire de se suicider tranquillement sans incommoder personne. Avec un peu de chance, il pourra « être abattu à un coin de rue ou bien sauter sur une mine. ».

Voilà donc notre taciturne Islandais qui débarque dans un pays et une ville en ruines, jamais nommés. Il s’installe à l’Hôtel Silence, un établissement délabré qu’un frère et une sœur seuls au monde s’efforcent de remettre à flot. S’il n’a emporté dans ses bagages qu’une seule chemise, Jonas a pris la précaution de se munir de sa caisse à outils :

« Qui sait dans quelle situation je vais débarquer, j’aurai peut-être besoin de fixer un crochet au plafond. »

Ce roman complètement atypique est un petit bijou, où le tragique se heurte à la bienveillance des hommes, à leur ardent désir de vivre, à leurs maladresses, à leurs failles, et où des ténèbres naît la lumière.

Ör, c’est un petit garçon qui dessine des soleils toujours noirs ; un cuisinier qui veut absolument qu’on lui fabrique une porte pour son restaurant ; un gérant d’hôtel avec du plâtre dans les cheveux… C’est un homme qui n’est venu que pour partir, mais qui va trouver une raison de rester ; c’est un peuple, un pays meurtri qui renaît de ses cendres.

L’intrigue est, certes, simple, mais quelle façon de la traiter ! Quels magnifiques personnages, quelle poésie dans certains passages !

« Le petit étudie la boîte de crayons, tend la main vers l’orange et dessine aussitôt un autre cercle (…) Il a créé deux humains, un petit bonhomme et une grande femme sous un soleil vert. C’est le premier jour du monde.

Et il vit tout ce qu’il avait fait et voici : cela était très bon.

Sa mère me sourit. Plus je m’efforce d’oublier qu’elle est une femme, plus j’y pense. »

Poétiques, aussi, les titres de chapitres, succession singulière rythmant le récit comme un oracle délivre un mystérieux message, intelligible aux seuls initiés :

Ce qui est maintenant finit maintenant ; Le temps est plein de chats morts ; Nuages qui s’abattent larmes salées ; Il y a tant de voix dans le monde et aucune d’elles n’est pourvue de sens ; C’est sous son aile que tu chercheras asile ; Quand je suis avec toi, je voudrais être le héros que je voulais être à l’âge de sept ans, un homme accompli qui tue…

Les bribes des journaux intimes de Jonas enfant, redécouverts par Jonas adulte, sont eux aussi d’une puissance évocatrice inouïe :

« Deux jours après la mort de papa, j’écris : « Les gens meurent. Les autres. On meurt. En disant « on », je parle de moi-même. Je meurs. Parce que la vie est ce qu’il y a de plus fragile. Si j’ai un jour des enfants, ils mourront aussi. Quand cela arrivera, je ne serai plus là pour leur tenir la main, les réconforter. »

ou

« Je ne crois plus en Dieu et je crains qu’il ne croie plus en moi. »

Il ne faudrait pas en déduire, pourtant, qu’Ör est un roman triste.

S’il est empreint de mélancolie, si certains passages évoquent une réalité que les journaux télévisés, avec leur lot d’horreurs quotidien, nous ont rendue familière, c’est surtout un magnifique portrait humain, une mosaïque inattendue, déroutante et d’une stupéfiante beauté.

Il m’arrive très rarement de relire des livres, il y en a tant à découvrir ! J’aime l’idée qu’ils continuent leur route, je les donne, je les échange, je les dépose en boîte à livres… Mais Ör ne quittera pas ma bibliothèque, et je sais que je le relirai.

Coup de cœur.

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