Brève de soignant

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Il se tient face aux ascenseurs.

Aussi digne que l’autorise la chemise à pois imposée à tout patient se présentant aux urgences, impossible à attacher dans le dos sans se luxer l’épaule, dévoilant impudiquement la couleur de son caleçon. Pour compenser cet exhibitionnisme forcé, il a gardé ses chaussettes en laine et ses solides chaussures de randonnée.

Son regard incertain scrute les cinq ascenseurs de l’étage. Quatre sont ouverts au public et déversent en permanence une foule de gens plus ou moins en détresse. Le dernier, en face de lui, est réservé aux équipes d’urgence et dessert directement l’héliport, sur le toit de l’hôpital. Un sigle rouge, figurant un hélicoptère, illustre le message inscrit en-dessous, tout aussi clair : RESERVÉ AU PERSONNEL.

Contre toute logique, c’est celui-ci qui attire l’homme aux chaussettes.
Il tourne sur lui-même, en recherche d’une bonne âme qui pourrait le conforter dans son choix, n’en repère aucune. Il étouffe un soupir et, résolument, appuie sur le bouton d’appel ; action qui ne devrait théoriquement avoir aucun effet : le fonctionnement de la cabine est corrélé à la présentation du badge professionnel, justement pour éviter l’accès à toute personne non autorisée.

Les autres ascenseurs se sont ouverts dix fois dans l’intervalle, mais il n’en a cure. Il a fait un choix, il s’y tiendra. En chaussettes, peut-être, les fesses à l’air dans sa chemise à pois, mais droit dans ses chaussures de randonnée et infiniment résolu.

On lui a enlevé ses vêtements, mais son libre-arbitre, non.

L’ascenseur arrive. Trois autres aussi, comme une ultime tentative de l’univers pour le dissuader.
Puissamment déterminé, il ne tourne même pas la tête.

Deux infirmières sortent, emmitouflées dans leurs habits d’hiver. Plongées dans leur conversation, elles ne lui accordent pas un regard. Il s’efface respectueusement pour les laisser passer.
Il s’engouffre. Les portes se ferment.

Son sort est scellé. Il n’en prendra conscience qu’une fois coincé sur le toit, fouetté par la neige et les bourrasques de vent, vêtu de sa seule chemise d’hôpital mal fermée et de ses chaussettes en laine.

Heureusement qu’il a gardé les chaussures de randonnée.

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