Le dernier enfant, de Philippe Besson

C’est une histoire très simple, banale, en vérité ; celle d’une mère qui voit son dernier enfant quitter la maison.

En ce dernier matin, Anne-Marie s’applique à reproduire à l’identique les gestes rituels qu’elle a effectués, tous les autres matins depuis trois décennies : installer la table du petit déjeuner, faire couler le café, griller le pain et beurrer les tartines de Théo, son dernier né, qui a grandi et est devenu homme sans qu’elle s’en aperçoive.

Elle le détaille tandis qu’il va prendre sa place : les cheveux en broussaille, le visage encore ensommeillé, il porte juste un caleçon et un tee-shirt informe, marche pieds nus sur le carrelage. Pas à son avantage et pourtant d’une beauté qui continue de l’époustoufler, de la gonfler d’orgueil. Et aussitôt, elle songe, alors qu’elle s’était juré de se l’interdire, qu’elle s’était répété non il ne faut pas y songer, surtout pas, oui voici qu’elle songe, au risque de la souffrance, au risque de ne pas pouvoir réprimer un sanglot : c’est la dernière fois que mon fils apparaît ainsi, c’est le dernier matin.

Et immanquablement, elle est envoyée à tous les matins qui ont précédé, ceux des balbutiements et ceux de l’affirmation, les matins d’école et les matins de grasse matinée, les matins d’hiver dans la lumière électrique et les matins d’été comme celui-ci, les matins malades et les matins en vacances, les pacifiques et ceux du mauvais pied, combien y en a t-il eus, il serait facile d’établir le compte exact, mais elle redoute que le compte exact ne lui donne le vertige, tous ces matins qu’il pleuve ou qu’il vente, elle était présente et c’est fini, ça s’arrête ici, ça s’arrête maintenant. Elle sourit et il fait semblant de ne pas discerner la tristesse dans son sourire.

Elle le savait, pourtant. Elle avait eu des semaines, des mois pour l’anticiper, ce déménagement dans une autre ville, d’ailleurs pas si éloignée. Ce n’est pas un adieu, ils se reverront, souvent… le week-end prochain, peut-être.

Mais dorénavant, rien ne sera plus pareil.

À la maison, Anne-Marie n’aura plus d’enfant.

Ce roman, lent, pudique, explore avec brio les émotions et le déchirement de cette mère, de toutes les mères. Comme toujours, la plume de Besson sublime la plus ordinaire des histoires, la rend unique, poignante. De ce non-événement, il tire un livre superbe.

Est-ce parce que je suis mère, moi aussi, que ce roman m’a tant émue ? Est-ce parce que, bientôt, mes propres enfants quitteront notre foyer pour s’en aller vivre leur vie ?

Peut-être.

La mélancolie d’Anne-Marie, ses efforts pour la dissimuler et ceux de ses hommes, Théo, bien sûr, et Patrick, le mari, pour prétendre ne rien voir de sa détresse, sont particulièrement touchants…

Au fond d’elle-même, Anne-Marie sait bien que cette tristesse n’a pas lieu d’être, que la récompense des parents est, justement, de rester en arrière quand leurs enfants s’en vont.

Quant au père, il demeure en retrait tout au long du livre, observant en silence – et avec, parfois, un semblant d’agacement – les atermoiements de son épouse… mais c’est de lui que viendra, à la fin, le geste qu’il fallait et la parole nécessaire, pour donner à ce roman une lumineuse conclusion.

Coup de cœur.

Cette chronique est également parue sur le site du blog littéraire « Au Plaisir de Lire », à retrouver ICI.

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